COQUILLE
donne un printemps pondéré. Résonne la rue,
marmonne l'eau fraîche du thé. Bruit de la bonbonne de gaz,
chuchotement bleuté. Craquement du lit,
quelques tasses cliquètent. Les dents du couteau mordent
dans le pain potelé. La machine à café râle en pleurant.
J'ai peur. Autour de mon cœur, le silence sournois
tourbillonne. Pour moi, depuis que je vis, le simple fait de
marcher est une aventure. Branche, épine me déchire,
souche fait trébucher l'asthmatique, le paralysé, le potelé.
Qu'est-ce qui reste? Tous les jours on meurt,
et l'oubli, ce n'est pas l'os qui le nourrit,
mais le sang et la vie. Je peux écrire l'arbre
au printemps, le miroir d'un lac, une chambre ancienne.
Je peux écrire que j'ai peur de la mort.
Je peux écrire: je t'aime. Nous, chassés par le vent,
nous ne sommes que poussière dans une cour de prison.
Milliers d'yeux nous regardent d'en haut,
et nous en retour. Mais quelle est cette sorte de vent?
Et qu'est-ce que cela peut vouloir dire?
KYRIE
Je ne peux pas t'aborder
Je te regarde seulement
Après l'automne l'hiver vient
Dans mes rêves les oiseaux soudain s'envolent des arbres
et s'abattent sur un lisse
miroir
Comme un amas de poires d’hiver dans la profondeur d’une cave
brûle faiblement
le soleil
et court le rêve argenté du poêle
au-dessus du lac poissonneux
qui dort
Enfin tout
devient immobile
à nouveau
ma tête, si confortable.
Combien de kilomètres se sont enroulés dans mes pieds !
L’arc de mes vertèbres, si beau, mystérieux.
Est-ce que je suis prêt déjà à périr ?
LA BALLADE DE LA VIE INTERIEURE
L’hiver vient. Hier encore une pluie légère
tombait. Aujourd’hui une fine glace tend son voile
sur l’eau des abreuvoirs. Aucune aile pelliculée
ne vibre. L’araignée démonte sa toile.
Ensemble affluent le passé, le présent.
Bouche pleine, la souris s’enfuit
dans son trou. Comme la veilleuse
sur la chaîne de fabrique, le soleil rubis.
"Avec le vin le soir est venu, inaperçu,
mes vêtements sont remplis de fleurs qui tombent,
je suis soûl, je m’en vais, la lune dans le ruisseau,
nulle part un chant d’oiseau, personne au monde."
Je chantonne. Je sors de la maison.
Et je vois ma mère, mon père.
Près de l’entrée de la cave,
ils sont debout, immobiles, sous la gouttière.
Ils ont le visage lumineux, l’aine obscure.
Longtemps coupées, les aubépines
surgissent à la place du rosier.
Et le vieux sentier envahi d’herbe aussi.
LA BALLADE DE L'ETE
Nous dormons. Notre rêve, une brique de lait.
Une brume remue comme un animal mou.
Les désirs dans la brume se sont dissous.
Passe l’été ainsi passé,
Puis ton dos, de la brume, s’ébroue.
Dormons, dehors un vent mou balaye,
Secoue les peupliers pétillants dans l’air doux
Une pluie pleut, sèche d’un coup,
Et le béton armé du crépuscule se raye.
Les roseaux-massues balancent leur cou.
Passe l’été ainsi passé.
Une brume remue comme un animal mou,
Secoue les peupliers pétillants dans l’air doux.
Comme de lourds carnassiers
s’allongent les ombres autour de nous.
LA VILLE
Imagine une ville en zigzags, ancienne,
avec d’anciennes et nouvelles maisons, imagine les
rues tortueuses, étroites, et imagine aussi
les banlieues modernes, les lignes
droites des maisons, les rues vastes. Maintenant,
cherche dans ta tête le centre historique.
Choisis une rue à l’aventure et mets-toi en route,
sonne à l’une des maisons, j’habite là. On pourrait aller se promener.
Là il y avait l’horloge, mais
on n'a pas le temps. Imagine les aiguilles,
imagine le temps. À droite, il y avait le marché,
mais il n'y a plus rien à vendre. Et ça,
c’était la gare.
De là partaient ceux qui désiraient
partir, mais il n’y a plus de départ,
ni d’arrivée. Rien
ne bouge. Cette petite baraque, là
c’était la taverne, mais il n’y a plus rien
à oublier, et même s’il était resté une histoire,
je ne crois pas qu’on s’en souviendrait.
Et tout cela c’était les mots, mais il n’y a plus
de mots. Et ce geste de la main est un adieu.
Mais si tu sais qu’ici c’est une main qu’il y a,
Nous t’accorderons tout le reste.

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