"Il faudra sans doute que le visage tourmenté d’Alda Merini s’éloigne un peu pour que l’on puisse estimer à sa juste valeur une œuvre poétique de premier plan. Il est vrai que cette femme, jeune poétesse prodige saluée par les plus grands et devenue leur amie, marquée par la dure expérience de la folie, est devenue une icône de la culture italienne. C’est, en un sens, la desservir. On ne doute pas de l’issue. L’œuvre l’emportera."
Martin Rueff, avant-propos de la notice consacrée à Alda Merini dans Po&sie 109.
1.
Moi qui suis proche de la mort
Moi qui suis proche de la mort
moi qui suis loin de la mort,
moi qui ai trouvé un sillon fleuri
que j’ai appelé la vie
parce que m’a surprise,
énormément surprise,
que d’une rive à l’autre
du désespoir et de la passion
il y ait eu un homme appelé Jésus –
moi qui l’ai suivi sans jamais parler
et qui suis devenue une disciple
de l’attente du pleur,
je peux te parler de lui.
Je le connais :
il a rempli mes nuits d'horribles vacarmes,
il a caressé mes entrailles,
blanchi de stupeur mes cheveux.
Il m’a rendue jeune et vieille
à mesure des saisons,
il m’a faite fleurir et mourir
une infinité de fois .
Mais je sais qu’il m’aime
et je te dirais, même si tu ne crois pas,
qu’il s’annonce toujours
par une grande fraîcheur dans tous les membres
comme si tu recommençais à vivre
et voyais le monde pour la première fois.
Et cela c’est la foi, et celui-là c’est lui
qui te cherche n’importe où
même quand tu te caches
pour ne pas te faire voir.
2.
Personne n’est rendu compte de lui,
Personne n’est rendu compte de lui,
qui est passé silencieux et inerte
au milieu de l’ombre et de la lumière,
qui a parcouru la terre
dans toutes ses longitudes,
qui s’est vêtu de chiffons
et ne s’est jamais soucié de sa propre beauté.
Personne ne s’est rendu compte
qu’autour de lui l’univers
le couvrait d’infamie
et qu’il y avait une grande coulée
de sueur et d’amour,
personne ne l’avait vu.
Et pourtant tous le suivaient,
cherchaient à le toucher,
à le comprendre,
à savoir quelles étaient ses désobéissances.
3.
Jésus,
Jésus,
pour ceux qui ont perdu l’esprit
et les principes de la raison,
pour ceux qui sont oppressés
par le dur silence des martyrs,
pour ceux qui ne savent pas crier
parce que personne ne les écoute,
pour ceux qui ne trouvent pas d’autre solution
au cri que la parole,
pour ceux qui conjurent le monde
de ne plus les dévaster,
pour ceux qui attendent un signe d’amour
ne venant pas,
pour ceux qui de façon erronée
font mourir la chair
pour n'en plus sentir l’âme -
en somme,
pour ceux qui meurent en ton nom,
ouvre les grandes portes du Paradis
et fais-leur voir
que ta main
était fraîche et veloutée,
veloutée et fraîche,
comme n’importe quelle fleur,
et qu’eux, peut-être trop audacieux,
n’ont pas compris que le silence était Dieu
et se sont senti oppressés
par ce silence
qui était seulement un nuage de chant.
4.
Dans ces cadences fragiles
Dans ces cadences fragiles
que sont nos journées merveilleuses,
faites de très peu de choses,
de petits couvents de soupir,
ces journées merveilleuses
où je nie la présence même de Dieu
pour ne pas me sentir obligée de l’aimer -
en ces journées je vois le soleil
partout
mais je ne peux le voir lui
qui est l’unique candeur de ma vie.
Et puis derrière lui
il y a un autre homme
plus grand,
plus sévère,
plus puissant,
un homme qui m’indique
la guérison de l’âme.
Mais je ne crois pas que mon âme soit malade
si elle réussit encore à pleurer,
à sourire,
à franchir les seuils de cette maison.
Jésus,
tu es vraiment un puissant manteau,
tu es une plage illimitée,
tu es un pré qui n’a jamais d’agonie,
tu es une fleur qui se réveille chaque matin,
tu es un chant,
tu es mon propre regard.
Beaucoup me regardent dans les yeux
et demeurent stupéfaits
parce qu’ils comprennent que je t‘ai vu,
que je t’ai senti,
ou que pour le moins quelquefois
je t’ai aussi trahi
0 commentaires:
Enregistrer un commentaire